Winter is coming !

L’hiver arrive, et Vladimir Poutine en a conscience. Ce sera son levier pour déstabiliser l’Union européenne et l’Ukraine, dépendants du gaz russe. C’est aussi la raison de la visite d’A.Merkel à Kiev et de son appel au dialogue, c’est-à-dire un  appel à la fédéralisation du pays. Reste à voir si les Ukrainiens accepteront cette solution imposée par les Européens (et voulue par Moscou !). Et ce alors que le pays rentre dans une  escalade de violences, au moment où Moscou décide d’envoyer des renforts militaires. Décryptage.

Malgré le fragile cessez-le-feu établi ces derniers jours, les tensions diplomatiques entre la Russie et l’Ukraine se sont accentuées. Petro Porochenko et V.Poutine se sont rencontrés à Minsk à la fin du mois d’août, pour la première fois depuis l’éclatement du conflit dans l’est de l’Ukraine. Il s’agissait d’une rencontre fortement attendue par les parties intéressées, y compris les Européens, mais les discussions entre les présidents ukrainien et russe se sont soldées par un statuquo maintenant une guerre civile qui consume le pays peu à peu. La rhétorique guerrière s’est accrue après cette réunion jusqu’à l’appel au secours lancé par l’Ukraine, qui dénonçait une invasion terrestre de l’est de son territoire par des troupes régulières de l’armée rouge.

Rencontre entre les présidents Porochenko et Poutine.

Rencontre entre les présidents P.Porochenko et V.Poutine.

Une première trêve fut annoncée le 3 septembre, suite à une conversation téléphonique entre V.Poutine et P.Porochenko. Mais celle-ci n’a permis de stopper le conflit que quelques jours puisque de nouveaux bombardements ont eu lieu à Donetsk et près du port Marioupol lse 6 et 7 septembre . Ces bombardements visaient délibérément le nouveau front de combat ouvert par les séparatistes, qui souhaiteraient rejoindre par voie terrestre la Crimée. Le Président de la fédération Russe a maintenu la même ligne depuis le début du conflit : l’imprévisibilité. Évoquant parfois une trêve, et une autre fois l’augmentation des sanctions visant les produits ukrainiens et européens. Son discours oscille entre un interventionnisme belligérant et une volonté de compromis. Ce qui lui a permis de déstabiliser une diplomatie européenne névrosée et de perturber le discours diplomatique occidental (cf. « La géométrie euclidienne dans les relations internationales : l’Europe face à la Russie »). Une fois les sanctions économiques prises à l’encontre de la Russie, V. Poutine a durci le ton pour affirmer la puissance militaire russe, en rappelant aimablement à ses interlocuteurs qu’il restait une puissance nucléaire.

Le double discours de Poutine

Niant toute intervention russe dans le pays voisin, V.Poutine a ainsi avancé l’idée d’une « Nouvelle Russie », rappelant l’épisode de l’annexion de la Crimée et menaçant ouvertement l’intégrité territoriale de l’Ukraine. Toutefois, le président de la fédération réfutait toute présence militaire sur le sol Ukrainien. A ce titre, il aurait déclaré début septembre à l’ex président de la Commission Européen, Jose Manuel Barroso, que s’il le souhaitait, il pouvait prendre l’Ukraine en deux jours. Ces propos belliqueux ont été repris dans La Repubblica et Der Spiegel. Au sein de cette véritable partie de poker menteur B. Obama contredisait la position russe en affirmant que le monde entier pouvait voir que les forces russes étaient en Ukraine. L’OTAN a dans le même temps affirmé qu’au moins 1000 soldats russes se trouvaient en Ukraine et a publié des photos d’un convoi de char appartenant à l’armée russe. Naturellement, V. Poutine, avec son sens de la rhétorique légendaire, expliquait que ses clichés étaient extraits d’un jeu vidéo.

Le Président Ukrainien doit jongler entre les positions officielles régissant les codes internationaux et la réalité du terrain

Dans la foulée, l’armée ukrainienne a capturé des soldats russes sur son territoire, quelques heures avant la réunion de Minsk. L’information a été confirmée par le ministère de défense russe, qui exclut officiellement une intrusion militaire et soutient qu’il s’agissait d’ « un accident ». Autrement dit, les soldats qui patrouillaient à la frontière russe l’auraient traversée par inadvertance. Le témoignage des soldats russes infirmait cette version : l’un d’eux a expliqué que la mission se déroulait en Ukraine, mais qu’il ignorait le but de l’opération militaire. La libération des otages concernait justement ces soldats russes capturés par l’armée ukrainienne sur son territoire. Parallèlement, des militaires russes tués en Ukraine ont été rapatriés à l’aide du convoi « humanitaire » entré sur le territoire ukrainien sans l’aval de Kiev. Enfin, le 12 septembre dernier, toujours sans l’autorisation de Kiev, un convoi russe a franchi la frontière ukrainienne. Ce convoi, officiellement « humanitaire », inquiète les autorités ukrainiennes qui craignent un cheval de Troie apportant un soutien militaire et armé à ses factions déjà sur place.

C’est pour cette raison que le premier ministre de l’Ukraine, Arseni Iatseniouk a appelé les États-Unis et l’Union européenne à se porter garants de la paix dans son pays. « Nous ne sommes pas assez forts pour mener des négociations bilatérales avec la Russie », avait dit A.Iatseniouk. Le gouvernement ukrainien tente ainsi de gérer tant bien que mal et de contenir la présence militaire russe sur son territoire. Le Président doit jongler entre les positions officielles régissant les codes internationaux et la réalité du terrain. Le pays a bel et bein besoin d’un appui extérieur pour contrer efficacement la stratégie Russe.

Des chars russes en Ukraine?

Des chars russes en Ukraine?

Le retour du rapport de force en Europe : en mai, fait ce qu’il te plait !

« L’hiver arrive ! » pourrait bien être la devise d’A.Merkel pendant sa visite à Kiev, ou bien de François Hollande, quand il avertissait Kiev de ne pas « répondre aux provocations », lors de sa conférence des ambassadeurs. Malgré la position commune affichée par l’UE au moment d’adresser des sanctions économiques à la Russie, en juillet dernier et à la suite du crash du vol MH 17, les inquiétudes et problématiques énergétiques nationales vont revenir au premier plan. Ainsi, combien de temps durera véritablement ce front commun européen de façade soutenant l’Ukraine ? L’Europe reste prisonnière d’une logique dualiste. L’hiver menace de changer complètement la donne dans ses relations avec la Russie, car de nombreux pays européens dépendent encore des importations du gaz russe. C’est le cas de l’Allemagne et de la Pologne notamment. En effet, la Pologne, à la fois très dépendante du gaz russe (60% de sa consommation) et ayant une position ferme à l’encontre de la Russie, pourrait faire évoluer son discours. Gazprom annonçait une baisse du volume du gaz livré de 45%. Il est encore trop tôt pour dire si il s’agit d’une campagne d’intimidation, ou s’il s’agit déjà véritablement du début de la guerre énergétique entre les pays de l’Union et la Russie. Mais on peut d’ores et déjà légitimement se poser la question suivante : le discours et les sanctions européennes du mois de juillet seront-ils les mêmes en novembre ?

Pour les occidentaux, la solution la plus claire reste la fédéralisation de l’Ukraine

L’Europe est prise en étau. Elle ne pourra l’emporter dans les rapports de force et trouver sa légitimité géopolitique qu’à travers une cohésion d’ensemble. Aujourd’hui, celle ci est minée par les enjeux nationaux. L’UE doit en effet trouver une cohésion à travers une compensation et une coopération approfondie entre ses pays membres (cf. « En attendant l’Europe »). En revanche, les valeurs clamées par les Européens demeurent incompatibles avec l’indifférence croissante envers le sort des Ukrainiens, pourtant encouragés à lutter pour leur « rêve européen». Fermer les yeux face aux provocations russes dans l’est ukrainien et, parallèlement, se contenter des appels au dialogue avec Moscou, est un aveu de faiblesse.

Pour les Occidentaux, la solution la plus claire reste la fédéralisation de l’Ukraine. Certes, il est délicat de parler de « fédéralisation », comme l’avait souligné la chancelière, qui lui préfère plutôt le terme de « décentralisation », c ‘est à dire d’autonomie locale. Cependant, P.Porochenko ne semble pas disposé à donner à V.Poutine ce qu’il veut : un levier dans un pays fédéralisé, et par là un moyen de bloquer toutes les reformes et initiatives de politique étrangère. P.Porochenko a annoncé devant le Parlement le projet d’une loi donnant plus d’autonomie à l’est séparatiste, en  prenant soin d’indiquer que cette région resterait ukrainienne. Le président ukrainien a préféré parlé d’une « administration autonome temporaire pour les districts de Donetsk et Louhansk », plutôt que de fédéralisation.

Le Premier ministre Arseniy Iatseniouk et le président ukrainien Petro Porochenko.

Le Premier ministre Arseniy Iatseniouk et le Président ukrainien Petro Porochenko.

La principale garantie que l’Ukraine peut donner à Moscou est que le pays n’adhérera pas à l’OTAN. En outre, l’adhésion d l’Ukraine à une zone de libre-échange avec l’Union a été repoussée à la fin de l’année 2015, laissant le temps à la Russie de repositionner ses pions -d’autant plus que la Russie sera présente lors des discussions, et a déjà demandé 2 370 modifications au projet. Du point de vue militaire, l’Ukraine ne peut plus rester isolée et a besoin d’alliés. Les Américains ont peu d’arguments pour aider économiquement le pays. Ils ne peuvent compenser le gaz russe, si Moscou décide de maintenir l’embargo imposé à l’Ukraine. Une alternative crédible serait de faire de l’Ukraine un allié stratégique, sans pour autant que le pays soit membre de l’OTAN. Cette option a été refusée par B. Obama le 18 septembre lors de la visite de M. Porochenko, bien que le  Président américain ait affirmé que les relations avec le pays étaient bien meilleures. Désaveu ou discours de façade? Le Président Ukrainien a en tout cas bénéficié d’un soutien de 46 millions de dollars. L’Ukraine se tourne naturellement vers les États-Unis pour s’assurer un soutien militaire et géopolitique suffisamment fiable. L’UE est à ce jour un protagoniste trop effacé pour être crédible militairement face à la Russie.

Rencontre entre M. Porochenko et B. Obama pour l'obtention d'un statut d'"allié non membre" de l'OTAN.

Rencontre entre M. Porochenko et B. Obama pour l’obtention d’un statut d' »allié non membre » de l’OTAN.

Toute analyse unidimensionnelle de la situation ukrainienne est nécessairement insuffisante. Même si les dirigeants ukrainiens accepte la solution fédéraliste, celle-ci n’est pas une garantie pour la résolution du conflit, au vu de la haine déjà fermement installée au sein de la communauté russophile de Donetsk. Pendant que l’UE se cherche sur la scène internationale, il demeure un climat de tension palpable dans l’est Ukrainien. Le 24 aout dernier, on observait à Donetsk d’humiliantes parades de prisonniers Ukrainiens en réponse à la parade militaire organisée à Kiev le jour de l’indépendance. C’est l’illustration parfaite de la stimulation du nationalisme populaire alimentant un climat de tensions militaires. La propagande russe semble avoir fonctionné à plein : les habitants de Donetsk, transfigurés, criaient « Fascistes ! Fascistes ! » aux prisonniers de guerre ukrainiens, forcés à défiler dans les rues de la ville. Au-delà de l’évidente violation du droit international en ce qui concerne les prisonniers, cette réaction de la foule montre l’approfondissement des tensions entre les ukrainiens et les habitants pro-russes de Donetsk, et cela ne peut que nuire aux perspectives d’une vie commune, dans un Etat ukrainien, soit-il décentralisé.

N.B. Les représentants de Kiev et des séparatistes ont trouvé un d’accord le 20 septembre 2014 sur l’établissement d’un cessez-le-feu et la création d’une zone démilitarisée de 30 km dans l’est de l’Ukraine. Ce groupe était composé de membres de l’OSCE (‘Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe ) et de représentants russes.

 

Simona Catana

 

 

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