En attendant l’Europe…

La référence à la pièce de Samuel Beckett apparait aujourd’hui et plus que jamais comme criante de vérité. Pour rappel, la célèbre pièce met en scène une situation humaine universelle de désespoir et de lassitude. L’Europe politique actuelle se cherche.  Cet OPNI, « Objet Politique Non Identifié » – comme l’aime à l’appeler les spécialistes des relations internationales, souffre de son atypisme et surtout de son manque cruel de vision à long terme. Seul Godot, que les deux personnages principaux attendent désespérément tout au long de la pièce éponyme, semble en mesure d’apporter un espoir de changement à leur situation affligeante. Seulement celui-ci ne vient jamais…

Les différents conflits mondiaux, la situation économique préoccupante et le malaise social nous obligent à exclure tout attentisme. La situation géopolitique  nécessite une Europe avec une forte implication, une action coordonnée et légitimée démocratiquement. Ces trois variables mettent en perspective l’ensemble des problématiques auxquelles est confrontée l’Union européenne. Politicus n’attendra pas Godot pour énumérer les différentes incohérences qui structurent l’Europe, et présenter une porte de sortie crédible. Analyse.

1) Une équation à 2 inconnues : renforcer l’UE de l’intérieur pour lui donner du poids à l’extérieur.

L’attentisme actuel et le manque de vision à long terme dessineny un horizon européen similaire à l’attente d’un personnage fictif. Seule une attitude proactive, constructive et participative, pourra faire véritablement émerger un projet politique validé par les citoyens européens. L’Europe ne parviendra à trouver sa place sur la scène internationale qu’à travers un fonctionnement clair et légitime. L’OPNI européen souffre d’une configuration névrosée par le scepticisme des euro-citoyens d’un point de vue intérieur, mais également à l’extérieur, à travers sa dimension diplomatique. Le dénominateur capable à la fois de définir clairement le rôle de l’UE sur la scène internationale et de donner de la cohérence à son projet politique, consiste en une transparence accrue et un véritable débat avec ses citoyens. Les dossiers ukrainien, irakien, le conflit israélo-palestinien, les écoutes de la NSA sont autant de sujets pour lesquels l’UE ne parvient pas à se faire respecter sur la scène internationale. De toutes évidences, une Europe tiraillée par sa concurrence intestine entre États ne peut parler d’une seule voie à la Russie et aux États-Unis.

Cette Europe actuellement timorée doit atteindre sa taille critique qui lui permettra de s’affirmer et de s’imposer sur la scène internationale. Pour ce faire, seule la légitimité démocratique permettra à l’Union Européenne de jouir de cette souveraineté et ainsi d’ exposer clairement ses idées et son projet politique sans que celui-ci soit masqué par des stratégies politiques nationalistes négligentes. (cf. « L’Europe problème, l’Europe solution » )

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2) Diplomatie européenne : la souveraineté remise en question ?

François Hollande semble plus à l’aise en tant que chef des armées que lorsqu’il s’agit de parler relance économique. La situation critique l’a poussé à saluer les frappes opérées par les États-Unis contre l’Etat islamique en Irak.  Le 8 août dernier, le Président français annonçait que  » La France va examiner avec les États-Unis et l’ensemble de ses partenaires les actions qui pourraient être menées afin d’apporter conjointement tout le soutien nécessaire pour mettre un terme aux souffrances des populations civiles. » Dans la foulée, F.Hollande a annoncé la livraison d’armes aux forces kurdes qui combattent les Jihadistes de l’État islamique d’une part et interpelé ses partenaires européens d’autre part. Ainsi a-t-il déclaré, à l’occasion du discours d’ouverture de la conférence des ambassadeurs français à l’étranger, le jeudi 28 août que « La France continuera à tenir son rôle en Europe. Pour l’Europe, pas simplement pour la France, même si la France ne peut pas être regardée comme un pays qui ne serait qu’un pays d’Europe ». Le Président Français en appelle donc à une prise de conscience européenne sur la défense des populations à l’étranger et le besoin d’une action coordonnée – puisque la France seule ne s’engagera pas. La France reste aujourd’hui le pays d’Europe qui dépense le plus en défense militaire. Elle ne peut donc s’impliquer durablement dans un conflit couteux et risqué impliquant l’Union européenne dans son ensemble. Ainsi, la France peut elle raisonnablement, au moment où les déficits sont scrupuleusement encadrés par Bruxelles, prendre en charge seule la défense des valeurs européennes?

Pays PIB ( en milliard d’euros) Dépenses militaires (en milliard d’Euros) Dépenses % du PIB % du total de l’UE Habitant en millions Dépenses par habitants (euros)
France 2 059 852,00 46,105 2,2 25,36 66,03 698,24
Royaume-Uni 1 899 098,00 37,121 2,3 20,42 64,1 579,11
Allemagne 2 737 600,00 36,739 1,3 20,21 80,62 455,71
Italie 1 560 023,80 24,591 1,6 13,53 59,83 411,01
Espagne 1 022 988,00 9,612 0,9 5,29 46,65 206,05
Suède 420 849,10 4,696 1,2 2,58 9,593 489,52
Grèce 182 054,20 4,472 2,4 2,46 11,03 405,44
Belgique 382 692,00 3,964 1 2,18 11,2 353,93
Portugal 165 690,00 3,602 2,2 1,98 10,46 344,36
Danemark 248 974,80 3,425 1,4 1,88 5,614 610,08
Finlande 193 443,00 2,456 1,3 1,35 5,439 451,55
Roumanie 142 245,10 1,894 1,3 1,04 19,96 94,89
Irlande 164 049,80 0,901 0,5 0,50 4,95 182,02
Croatie 43 127,90 0,719 1,7 0,40 4,253 169,06
Estonie 18 434,70 0,368 2 0,20 1,325 277,74
Chypre 16 503,70 0,343 2,1 0,19 1,141 243,26
Lituanie 34 631,20 0,267 0 0,15 2,956 90,32
Luxembourg 45 478,20 0,23 0,5 0,13 0,54 425,93
Lettonie 23 372,10 0,224 0 0,12 2,013 111,28
Malte 7 262,60 0,045 0,6 0,02 0,42 107,14
Total 11 368 370,20 181,774 408,124

Source: Banque Mondiale, Eurostat, Toute l’Europe (2013).

La prééminence des chefs d’États couplée à la timidité de la personne en charge ne favorise pas l’émergence d’une diplomatie européenne

L’UE possède, via les traités, une Politique de Sécurité et de Défense Commune (PSDC)mais dépourvue d’armée européenne – seules les armées nationales peuvent représenter cette Europe militaire. On constate en outre une asymétrie entre la part que consacre chaque pays à la défense, et leurs nombres d’habitants respectifs. A titre illustratif, l’Allemagne dépense moins que la France alors qu’elle a plus d’habitants ; la Grèce, quant à elle, toujours préoccupée par sa relation avec la Turquie, maintient des dépenses militaires élevées. Le projet européen originel reposait sur le « doux commerce » censé écarter toutes velléités entre États membres.  Ce projet peut-il cependant se permettre d’exclure la logique géopolitique? Peut-il durablement faire abstractions des menaces qui pèsent sur ses voisins ? Le cas de l’Ukraine nous rappelle que le projet économique n’est pas suffisamment fort pour nous protéger de tous  les risques militaires extérieurs. Pour comprendre cette configuration, il faut remonter aux prémices de la construction européenne, avec un projet d’ensemble cantonné à l’économie et confiant sa sécurité extérieure à l’OTAN.  Il existe bien, aujourd’hui,  une fonction de Haute Représentante de l’Union pour les Affaires Étrangères et la Politique de Sécurité, mais son champ d’action demeure inexistant, car les États membres ont souhaité garder la main sur ces prérogatives.

Catherine Ashton

Catherine Ashton subit régulièrement des critiques pour son caractère fantomatique. On peut citer celles de Daniel Cohn-Bendit lors de l’intervention de la France au Mali, durant laquelle C.Ashton avait brillé par son absence et à la suite de quoi l’ex-icône de Mai 68 l’avait interpellé dans l’ hémicycle européen. Pourtant, depuis le traité d’Amsterdam en 1997, la Haute Représentante peut prendre position et dispose de compétences pour coordonner l’action militaire extérieure de l’UE. En faisant fusionner le poste de Commissaire Européen aux Relations Extérieures et le poste de Haut Représentant, le traité de Lisbonne aurait du renforcer son rôle. Mais la prééminence des chefs d’États couplée à la timidité de la personne en charge ne favorise pas l’émergence d’une diplomatie européenne. Plus récemment, Olivier Faure, député P.S de Seine et Marne, a interpellé la Haute Représentante en déclarant que l’Europe devait prendre position sur le dossier Irakien. Mais, entre un poste diplomatique européen inefficace et la réticence des Etats Membres à assumer leurs responsabilités, la situation géopolitique reste au point mort.

 

C.Ashton seraremplacée par Federica Mogherini au 1er novembre 2014, dans le cadre du nouveau collège de commissaire. Nous suivrons avec attention le mandat de l’actuelle ministre des affaires étrangères italienne.  Les perspectives doivent s’articuler autour du principe de subsidiarité  (article 5 du traité sur l’UE), qui vise à ce que la responsabilité d’une action publique soit allouée à la plus petite entité capable de résoudre le problème d’elle-même (celui-ci doit s’opposer au principe de suppléance où l’échelon supérieur remplace le niveau national si l’efficacité  s’avère supérieure). La question à se poser aujourd’hui est donc la suivante : peut-on efficacement faire fonctionner la défense européenne  à travers la seule volonté de chaque États membres?

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3) L’Europe fédérale et la zone monétaire optimale: entre efficacité économique et justesse sociale ?

Trouver un équilibre et une cohérence est la condition sine qua non à un fonctionnement politique efficace en Europe. L’Europe doit en priorité remplir les conditions d’une zone monétaire optimale. Pendant des années, la logique économique européenne étaient basée sur un libre marché et la concurrence entre États – qu’elle soit fiscale, légale, salariale voire environnementale. Elle a eu pour conséquence de tirer vers le bas les conditions économiques, en érodant les modèles sociaux.

Plusieurs variables sont nécessaires pour remplir les conditions permettant à une zone d’être économiquement optimale. Tout d’abord, la politique monétaire (mise en place par la BCE) doit être adaptée à la politique budgétaire, afin que la quantité de monnaie soit associée à la politique fiscale et au montant de dépense publique. Cela implique ensuite que l’imposition réponde à une logique globale pour effectuer une redistribution adéquate. Les disparités économiques au sein d’un pays ou en l’occurrence d’une même zone monétaire doivent être rééquilibrées par des transferts budgétaires, comme c’est le cas en France par exemple entre la région Ile-de-France et la Creuse. Sans quoi la paupérisation d’une partie de la population est grandissante et entraine une concentration des richesses et des facteurs de production.

Les faiblesses de l’UE sont alimentées par la concurrence budgétaire et économique entre ses membres

Aujourd’hui, l’écart entre les pays du nord de l’Europe et du sud est trop important. Il est alimenté par des taux d’intérêt disparates entre États. L’Espagne n’emprunte pas au même taux que l’Allemagne ou la France pour financer ses déficits, alors que leur monnaie  unique a théoriquement la même valeur. Ainsi, si une harmonisation économique n’est pas mise en place, le dumping ou la concurrence déloyale viendront compenser l’absence de transfert budgétaire. Cette concurrence entraine un cercle vicieux qui tire les salaires et les modèles sociaux vers le bas. Les citoyens européens ont donc tous intérêt à vouloir une zone monétaire optimale qui conserverait des salaires élevés et une protection sociale héritée des générations précédentes. A ce titre, le nouveau Président de la Commission Européenne à fait récemment la proposition d’un salaire minimum européen. Il s’agit d’un premier pas vers une convergence économique cruciale pour obtenir une Europe politique efficace. Le 15 juillet, au Parlement à Strasbourg, il s’engageait devant les parlementaires en ces termes : « Nous mettrons en place un salaire minimum social (pour) tous les pays de l’Union Européenne ». « Cette proposition formulée par les socialistes européens, exprime bien le consensus nécessaire pour réguler le dumping économique entre pays. Peut-on durablement baser le projet économique européen sur une concurrence et une déflation salariale qui paupérisent ses citoyens ?
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Doit-on avoir peur d’une fédéralisation de l’Europe ? Seulement si elle n’est pas accompagnée de mécanismes démocratiques lui donnant toute sa légitimité et établissant une véritable responsabilité devant les électeurs. La fédéralisation peut s’opérer en renforçant la décentralisation pour autonomiser les États membres, et ainsi garantir un certain degré de souveraineté et d’autonomie. L’objectif est de garantir un cadre commun européen offrant une fourchette fiscale et économique pour s’adapter aux spécificités de chaque pays. C’est à ce prix qu’un fédéralisme à l’américaine avec des régions fortes est possible. L’Union bancaire a d’ailleurs posé les bases d’une régulation économique à dimension fédérale. L’intérêt de mettre en place un système fédéraliste coopératif européen est d’axer le développement de l’UE sur les spécificités et atouts de chacun. A titre d’exemple, la compensation budgétaire entre États peut se traduire par la dimension militaire mais aussi énergétique. La France est moins dépendante que l’Allemagne du pétrole car son parc nucléaire est plus important, mais l’Allemagne dégage davantage d’excédents commerciaux. Ne peut-on pas imaginer une compensation entre les deux piliers européens, plutôt qu’une perpétuelle et aveugle concurrence entre salariés européens?

Le soucis de l’Europe actuelle est son établissement par néofonctionalisme (l’urgence seul moteur à l’établissement de nouvelles réformes) , qui rend nécessaire l’intégration politique et économique sans prendre en considération l’opinion démocratique. Le sentiment de déficit démocratique structurel est matérialisé par le « non » aux référendums européens en France et aux Pays-Bas (2005). L’UE politique fait aujourd’hui apparaitre des défaillances et des faiblesses à mesure que ses citoyens accumulent de la frustration. Ces faiblesses sont alimentées par la concurrence budgétaire et économique entre ses membres. Seule une zone monétaire optimale pourra gommer efficacement ces défaillances, à travers l’établissement de budgets européens ambitieux capables de réaliser des économies d’échelle et d’atteindre une efficience budgétaire indispensable. D’ici là, l’Europe peut toujours attendre Godot encore longtemps et regarder ses citoyens mourir et son projet politique avec. Je laisserai la conclusion de cette réflexion aux comédiens et résistants français, Pierre Dac et Francis Blanche:  » Il vaut mieux penser le changement que de changer de pansement… ».

 

Werner Latournald

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